Interview : OHIRI


OHIRI Akébéhi Kpolo est une jeune créatrice d’origine ivoirienne. Basée depuis cet été à Lille après avoir rejoint le projet Maisons de Mode, Akébéhi a dans l’optique de faire découvrir son héritage culturel à travers des bijoux très contemporains. Rencontre avec cette créatrice en devenir, qui a ouvert sa boutique au public le 7 novembre dernier au 31 rue du Faubourg des Postes.

Est-ce que tu pourrais nous présenter ton parcours, et comment tu en es arrivée à lancer ta marque ?

Je suis née et j’ai grandi en Côte d’Ivoire. J’y suis restée jusqu’à mon bac et je suis ensuite partie en France pour faire des études d’économie et de développement durable à la Sorbonne.

ohiri_1Petite déjà j’étais très manuelle, j’adorais dessiner des vêtements et faire des bijoux. J’ai toujours été attirée par tout ce qui touchait au monde de l’art et du design, et c’est pourquoi je voulais intégrer une école de design après mon bac. Tout le monde dans ma famille a eu un parcours très classique, type études de médecine et de droit, et j’étais la seule a avoir ce coté très artistique. Cependant mon père m’a gentiment dirigé vers des études d’économie, avec comme deal qu’après avoir passé mon master j’aurais la possibilité d’intégrer un parcours « moins classique ». Je me suis alors concentrée sur mes études, jusqu’à effectuer ma deuxième année de master à Clermont Ferrand. En déménageant de Paris vers cette nouvelle ville, j’ai retrouvé des pierres et des bijoux que j’avais rapporté, et je me suis alors dis que j’allais recommencer à en faire pour moi, en simple passe temps. Lorsque je portais mes créations, les gens autour de moi me disaient souvent qu’ils aimaient mes bijoux et me demandaient où je les avais acheté. C’est à partir de ce moment que je me suis dit que j’allais peut être me lancer plus vite que prévu dans cette voie. J’ai commencé à créer 2-3 pièces que je vendais, et dès que j’ai eu mon master j’ai appelé mes parents en leur disant que maintenant que j’avais obtenu mon diplôme avec mention je voulais me consacrer à ma première passion qu’était le bijou. Mon père était choqué de ma déclaration, mais m’a dit que si ma passion était encore là même après 5 années d’études il ne pouvait que m’encourager dans cette voie.

Au début je ne pensais pas vraiment faire des bijoux à temps plein et de faire de mon passe temps mon quotidien. C’est pourquoi j’ai tout d’abord commencé à travailler dans l’environnement, et me consacrait à la création sur mon temps libre. Mais ce cycle était infernal car il ne me laissait pas de temps pour moi et il m’est devenu difficile de gérer les deux. C’est pourquoi j’ai finalement choisi de réellement me consacrer à ma marque. Ca fait maintenant un an que je me suis vraiment posée pour penser mon projet en tant que marque.

Parce que je n’ai à la base qu’une formation en économie et pour le bon fonctionnement de la marque, j’ai choisi de m’entourer d’une directrice artistique et d’un responsable commercial. Et parce que je n’ai à la base pas fait de formation en joaillerie ou bijouterie je m’apprête à commencer une formation chez Baccarat pour apprendre des techniques dont j’ai besoin pour faire mes prototypes, et je prévois de sortir ma prochaine collection en mars 2016.

D’où puises-tu les inspirations qui t’ont permises de créer ta marque ?

La marque puise principalement ses inspirations de la culture Akan, peuple originaire de l’Afrique de l’Ouest. L’or symbolisant pour eux le divin, c’est un élément central politiquement, culturellement et socialement parlant. Quand j’avais 9 ans, en Côte d’ivoire, j’ai eu l’occasion d’assister au mariage de ma cousine. C’était un mariage coutumier, où les mariés arboraient fièrement des bijoux très imposants. J’étais totalement subjuguée par ce genre de bijou, et j’ai donc demandé à ma cousine d’en essayer mais j’étais à cette époque tellement frêle que je ne supportais pas le poids du bijou.

Dans la culture Akan, chaque bijou est orné d’un symbole faisant sens. C’est pourquoi j’ai choisi en 2013 d’associer un symbole propre à la marque. Je suis partie sur deux rectangles reliés par un pont, les deux rectangles symbolisants deux univers distincts, à savoir la culture akan et les influences diverses que j’ai pu avoir.

Aujourd’hui, il y a tellement de partage, d’influences et de métissage que tu es involontairement influencé par une culture différente de la tienne. J’ai eu la chance de voyager, mais même avec internet on a accès à tellement de choses qu’il est normal de partager et de faire preuve d’ouverture d’esprit.

De part l’origine de tes inspirations, pourquoi as-tu la volonté d’encrer tes bijoux dans une ère plus contemporaine?

J’étais étonnée de ne pas trouver ce type de bijoux en France, ou que lorsque l’on parlait de bijoux dits « africains » on parlait de bijoux type touaregs ou de bijoux à base de cauris. Je trouvais que les bijoux Akan n’étaient pas assez valorisés, ou bien qu’ils n’étaient justement pas assez contemporains. De part les voyages et les rencontres que j’ai pu faire, j’ai voulu montrer comment une personne vivant en 2015 pouvait réinterpréter une culture ancestrale. J’utilise des matériaux fréquemment utilisés par les akans (bois, or et laiton) mais aussi des matériaux que l’on n’a pas l’habitude de voir sur ces bijoux. Pour les nouvelles collection j’ai par exemple choisi de travailler avec du plexiglas.

On m’a reproché une fois que je dénaturais la culture akan, mais je considère que je la réinterprète. Cette culture n’est pas figée dans le temps, elle a toujours évolué et été influencée par énormément de cultures différentes.

Pourquoi la volonté de travailler avec des artisans basés en Côte d’Ivoire ?

L’idée était donc de travailler avec des artisans basés en Côte d’Ivoire et de me charger de tout ce qui touchait au design, au montage et à la commercialisation des bijoux. En 2009, j’ai eu l’occasion de rencontrer deux artisans basés à Abidjan qui ont leur propre atelier et bijouterie et qui produisent des perles Akan, et je me suis donc associée à eux pour ce projet. J’éprouvais un réel désir d’intégrer à mon projet des dimension environnementales, mais aussi une dimension sociale en permettant à ces artisans d’avoir un revenu fixe. Cette marque me permet d’exploiter les connaissances que j’ai acquises au cours de mes études au profit d’un projet créatif qui me tenait à cœur.

Peux-tu nous parler de ta participation au concours de Maison de Mode ?

J’ai participé au concours de Maison de mode au début de l’année de 2015. C’était la première fois que je participais à un concours, et c’était également la première fois que je présentais mon projet. Je me suis alors dit que si j’avais réussi ce concours, mon projet avait tout de même du potentiel et que j’avais donc fait le bon choix en quittant mon travail pour me consacrer à cette marque.

Maison de mode est un réel incubateur qui permet de développer sa marque. J’ai la chance de maintenant avoir un atelier et un showroom que je compte bien mettre à profit. Je n’ai pas dans l’optique pour l’instant de produire et de vendre une grosse quantité de produits, mais de présenter, faire connaître et réinterpréter une culture riche dont je n’exploite pour l’instant qu’une infime quantité des codes.

Ohiri
31 rue du Faubourg des Postes – 59000 Lille
www.ohirikreation.com – instagram : @ohiristudio

Auteur : Odile GAUTREAU