INTERVIEW DE MARC DUBORD : PHOTOGRAPHE DE NUS ANONYMES


 

Rencontre avec Marc Dubord, photographe auteur et retoucheur d’image. Il fut tout d’abord athlète à haut niveau, puis travailleur social et enfin concepteur d’illustrations pour une agence photothèque. Celui-ci, après avoir découvert Photoshop et ses possibilités et après un travail approfondi, décide de se lancer dans sa passion. L’activité principale de Marc Dubord, aujourd’hui, est la retouche d’image pour différents clients (photographes de mode, agence de communication, particuliers, personnalités…) notamment étrangers. Cependant, son travail artistique commence à devenir de plus en plus connu et se retrouve dans des magazines et des livres diffusés dans toute l’Europe.

– Vous avez un style personnel très marqué entre la photographie, le dessin et la peinture, selon vous d’où vous vient-il ?

Mon style n’est pas mêlé de dessins ni de peintures mais est le résultat d’assemblage de photographies, entre elles, en transparence. Je ne suis pas graphiste mais un photographe qui assemble des images. Ma technique est le résultat de mon apprentissage autodidacte de Photoshop, mes navigations et mes détours dans ce logiciel m’ont amené à développer mon originalité sans me soucier des techniques des autres.

– Pourriez-vous me citer quelques références qui ont guidé votre travail (peintres ? dessinateurs ? graphistes ?)

Rebeyrolle, Bacon, Miro, Rubens, Balthus, Klée, Léger… Des peintres flamands et autres cubistes également ! Il y avait aussi Jean Giraud que je connaissais depuis mon adolescence et qui m’avait reçu chez lui quand j’avais 15 ans. Shuiten, Bilal pour les films comme Blade Runner, le 5ème élément ou encore The Pilow Book de Peter Greenaway. Il y a beaucoup de choses qui m’ont influencé en toute inconscience également !

– Peut-on faire un rapprochement avec Jan Saudek ou encore, de façon plus osée peut être, avec un David Lachapelle pour l’importance du stylisme et le côté un peu surréaliste de certains tableaux ?

Sûrement, c’est le spectateur qui fait ses comparaisons, ses rapprochements, moi, je ne fais que faire des images et livrer un point de vue sur un sujet en tentant de raconter quelque chose. Effectivement, j’aime beaucoup Saudek et Lachapelle, mais il y en a bien d’autres ! La comparaison avec des maîtres est toujours gratifiante et me surprend toujours un peu car, en tant que créateur, j’ai plutôt tendance à être toujours insatisfait et à ne pas me comparer avec des gens qui maîtrisent aussi bien leur art.

J’ai été surpris de certains, des gens de toute la France et de l’étranger se déplaçaient pour venir poser nu !

– Vous avez fait un livre avec des nus anonymes et vous travaillez avec énormément de personnes différentes en général… Pour ce livre, avez-vous eu des difficultés à trouver des candidats ou candidates ? De même pour les photos de couples ?

Les candidats, je les trouve comme je peux, pour ce projet ce fut une annonce sur mon profil Facebook. J’ai beaucoup de demandes dans l’année, quelques centaines de mails par an maintenant. J’ai été surpris de certains, des gens de toute la France et de l’étranger se déplaçaient pour venir poser nu ! Ce livre est un livre d’artiste à série limitée, juste pour retracer l’exposition, c’est vraiment pour marquer le coup, permettre de l’avoir dans sa bibliothèque et de pouvoir toucher les images de près.

– Je suppose que le modèle ne sait pas, même une fois la séance terminée, comment vous comptez traiter l’image, n’y-a-t-il pas des modèles qui sont anxieux(ses) de l’univers dans lequel vous allez les plonger ? De même pour les mannequins d’agence ?

Je ne sais pas trop, sûrement, certains se chargent de les prémunir de mes interventions en les décourageant de poser pour moi. Mon travail est beaucoup moins improvisé maintenant, je sais souvent ce que je vais faire avant et les séances sont préparées par des e-mail et des discussions. Je travaille pour beaucoup d’agences en France mais ce travail est très cadré, même s’il reste reconnaissable entre tous. Les images sont un travail d’équipe et la modèle ou le mannequin valide souvent le travail avant toute publication. C‘est assez rare que je jette des images. Je pense que poser pour moi implique d’avoir la tête sur les épaules et d’avoir envie de se voir autrement que simplement posé devant un fond neutre.

– Votre livre traite de nus sans visages, pourquoi avoir travaillé sur ce thème, cette problématique ? Quel message souhaitez-vous faire passer dans ces photographies ? La nudité est-elle une sorte de révélation de soi, et le visage, qui passe au second plan, n’est-il donc plus nécessaire ?

C’est un clin d’œil aux images des années 20 qui s’échangeaient sous le manteau pour fidéliser les clients des maisons closes et autres bars montants. La sexualité des jeunes d’aujourd’hui est toute autre que la mienne et celle de mes grands-parents mais peu de jeunes mesurent le pourquoi. Et le pourquoi vient de l’imagerie interdite de ses années-là, de l’évolution des mentalités, des mœurs et de la société. Ses images présentent juste un clin d’œil ouvrant des pistes de réflexion sur cette évolution où l’érotisme, la pornographie et l’homosexualité sont entrés dans les usages et dans le quotidien de tous. Il n’y a là aucun jugement mais juste un petit coup de projecteur pour dire : vous avez cette sexualité libre et décomplexée parce que d’autres ont fait des photos de choses interdites bravant parfois les lois et risquant la prison.

– Y-a-t-il une recette particulière qui a fait votre succès ? Notamment ce style un peu décalé et très différent des photographies d’aujourd’hui ?

Quel style décalé ? Je suis bien calé en fait, mais je ne me pose jamais de question sur les autres photographes. Je fais ce que je dois, comme je le sens, en me souciant peu de l’après. L’important étant ce que je veux dire ou montrer. Il y a des gens qui parlent de ce que je fais, jugent, classent, reprennent, exposent, critiquent, et ce n’est pas à moi de le faire donc qu’ils le fassent ! Je suis un créateur d’images, pas un commentateur, pas un intello de la démarche avec un discours, l’image doit se suffire à elle-même sans explication !

Je fais ce que je dois, comme je le sens, en me souciant peu de l’après. L’important étant ce que je veux dire ou montrer.”

– Vous avez une très grande quantité d’images produites, vous êtes un hyper productif ! Comment faites-vous pour vous y retrouver ? Une méthode de stockage, d’indexation, des mots clés particuliers ?

Je ne pense pas qu’on peut appeler ça une méthode de stockage, je m’y retrouve comme je peux avec des noms de fichiers tels que 1258952aapm2nb ! Chacun pourrait se rendre compte que c’est le bazar dans mes 10 Tera d’images. Je suis le seul à m’y retrouver dans ce bordel organisé, et encore pas toujours !

– Vous exposez à Arles bientôt, une toute petite ville vis à vis de Lille, et pourtant qui a su s’imposer…. Qu’est-ce qui manque à Lille pour être vraiment une capitale culturelle et notamment en termes de photographie ?

A Lille, il y a les Transphotographiques, il y a aussi William Klein en ce moment à la maison de la photo mais aussi les maisons folies, les musées et les expos ad hoc. Il manque sûrement des personnalités plus collectives et plus soudées autour de ce que l’on appelle un art : la photographie ! Il y a beaucoup de petites communautés imperméables, des chapelles, des clochers, des gens avec des esprits étriqués ou corporatistes, des petites mesquineries et autres conflits. La région nord est la plus grosse région photo en France et les outils associatifs représentatifs regroupent seulement quelques dizaines d’adhérents et de militants. Beaucoup de professionnels se plaignent de disparaître et de peiner, mais que font-ils collectivement pour défendre leur profession, pour s’associer ou faire entendre leur point de vue ?

Vous pouvez retrouver le livre Anonymous en prévente avant sa sortie début mai sur http://www.marcdubord.officialboutique.com/ mais également lors du festival de nu européen à Arles. Livre d’artiste en série limitée à 500 exemplaires, numéroté, signé.

 

Auteur : Karen FAURIE